L'Oracle des Vampires, cette perfection de sang.



  Qui n'a jamais rêvé de ces châteaux où ne vivent plus que les crucifix, un peu endormis, certes, mais magnifiés dans la toile des temps perdus ? Qui n'a jamais songé à ces dames dévorées de nuit, baignées d'élégance, une goutte initiatique plaquant la solitude du rouge sous leurs lèvres perlées ?
  Aux amateurs de vampirisme, je souhaite la bienvenue dans l'antre éternel de cet oracle, créé par Lucy Cavendish. 
  J'ai une façon originale d'aimer : les objets de ma fascination me terrorisent tout autant qu'ils me plaisent. Ainsi, c'est à reculons que je me suis procuré ce jeu aux couleurs souterraines : depuis toujours, je voue un culte aux belles à dents longues, aux princes tenant d'une main une rose, de l'autre une nuque délicatement offerte ! Vision sainte et horrible à la fois. 
  C'est encore à reculons que j'ai abordé cette vision. Les images de l'oracle m'enchantaient, et toute source d'enchantement contient du terrible. En effet, avec les vampires, on ne se contente pas d'effleurer la surface : on se rend à l'ombre, et l'ombre se rend à nous. Je n'étais pas prête à me remettre dans le bain sanglant de mon adolescence, celui où j'accrochais au-dessus de mon lit des femmes aux bustiers tigrés de grenat, sous les cieux inversés d'une ruine ou d'un cimetière, mais au sortir d'une séance avec mon thérapeute, j'ai senti que c'était le moment, et je suis partie au galop, à cheval sur mon premier tirage pourpre !
  J'aime ce jeu parce qu'on n'y retrouve pas tellement cette sensualité débordante souvent liée aux vampires. Les cartes sont austères : elles montrent le passé qui n'est plus présent à la réalité, et dont l'absence même justifie le surgissement, à la vitesse de l'éclair empaleur, dans nos vies. Ce silence est la condition même de l'immortalité furibonde du cœur.
  Alors, parmi ces images griffées de symboles (luth de la poétesse, crâne de la pensée, chat noir de l'inconscient) on retrouve les poupées vampiriques de Becket-Griffith. Elles ont de grandes têtes dangereuses, des vêtements de comtesse, des yeux aux immensités lasses, tristes et mélancoliques. Parfois, elles offrent leurs corps dénudés à la magie des ancêtres ou aux sentiments les plus redoutés. 
  Si vous vous glissez entre ces portraits, vous découvrirez que l'Oracle des Vampires représente l'éternel adolescent dans sa splendeur surannée : celui qui subit des pressions familiales et sociales, celui qui voudrait être lui-même et personne d'autre, celui qui brandit son originalité, quitte à choquer et à bouleverser les règles. 
  L'éternel adolescent n'est pas forcément immature. Nous sommes tous, quelque part, coincés dans ce monde où les masques que nous portons nous affligent, tant et si bien que nous voudrions leur faire mordre la poussière qui les a créés. J'ai souvent, en parcourant le jeu, l'impression d'être surveillée : cette surveillance, c'est le regard de l'autre, de celui à qui l'on cherche à plaire, du père qu'on ne veut pas décevoir, de l'amie qu'on a peur de perdre si elle découvre notre secret, de la lignée ancestrale qui, même morte, reste dans notre cœur, survit à travers nous et nous pousse à répéter encore et encore ses schémas parce qu'on est "programmé pour cela" : n'est-ce pas cela, l'immortalité ? La survivance de quelque chose qui nous précède et qui, par un procédé qui me semble odieux, prend notre place d'individu ? 


  L'adolescence, période où l'on prend conscience de l'importance du lien à créer, des clans, des petits arrangements pour se cacher derrière le loup qui plaira aux autres, ne s'achève jamais, sauf si l'on écoute cette voix vampirique, qui, lassée de sucer son propre sang, dit fuck off au grand carnaval de la norme et des lois.
  Il faut se réaliser, pour soi-même et par soi-même : c'est la seule chose qui compte. Voilà un peu le but du jeu. Un appel à la liberté individuelle et à son expression sous la forme la plus authentique possible. Tant pis si notre tenue en vinyle noir ne plaît pas à notre entourage ou si nos aspirations personnelles les dégoûtent au point qu'ils nous vampirisent, souhaitant nous faire revenir dans le chemin qu'ils estiment le plus juste, mais qui n'est que le leur. 
  Inondés de ténèbres, les enfants de la nuit, comme aime les appeler Cavendish, ne sont ni totalement morts, ni totalement vivants : ils sont des paradoxes, et les paradoxes sont voués au rejet. Dans un monde où il faut soit choisir le blanc, soit élire le noir, et ce, depuis les millénaires où la conscience porte une couronne, cette expulsion ancienne dont les vampires furent l'objet est l'avènement même de l'inconscience et de son contenu refoulé. Voilà pourquoi l'imagerie qui entoure ces créatures est si puissante, voilà pourquoi elles sont nos alliées.
  En tirant les cartes joliment hantées de cet oracle, on se sent connecté au Tout. On s'allonge sur le divan du psychanalyste nocturne, et, sur son oreiller rouge, on délie le langage du passé. On s'unit à ce christianisme qui charrie de l'or, aux graals qui portent les menstrues de l'Éternel, aux croix sur lesquelles seuls les oiseaux de la Foi ne peuvent pas brûler. Psychologique, je sens une présence mystique dans ce jeu qu'il va me falloir contacter, tôt ou tard, lorsque mes murs seront plus fragiles et mes instincts plus forts.


  Là se trouve l'encens soulagé des ombres. Dans un couloir gothique, ciboires ambrés de l'âme, madones ternies et suaves s'entremêlent, laissant briller le lourd rubis de la foi, vieillir la pierre de la ruine intérieure. La mort n'est qu'une embaumeuse, ne nous inquiétons pas. Elle nous livre à notre inconscient, et la résurrection promet d'être belle.
  Embryon du Christ en phase avec lui-même !
  Ce jeu porte en lui l'ancien, le vénérable, la croyance, une grâce et une piété peu ordinaires. 
  Captivée et reconnue dans les regards que m'envoient les vampires, je suis touchée par mes propres émotions. 
  Le Vampire, c'est le Soi le plus blessé, le plus digne d'amour. Le Vampire, c'est nous, dans notre dimension la plus humaine et aussi la plus divine. Ne le rejetons plus. 

 Ma carte préférée du jeu, la Sombre Compassion. La Vierge d'ocre et d'onyx, celle dont on a peur, mais celle qui nous porte. Voici notre corps décharné et notre esprit inerte, mais sa Présence ramène de l'ombre le bleu roi du souffle, le vermeil du désir ! Tout cela dans un parfum capiteux d'oliban :)




L'Oracle des Vampires de Lucy Cavendish, à se procurer ici

Update : Ma vidéo un peu plus personnelle sur le jeu ici

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