Sirène ou Sire des Haines ?


Illustration de Jessica Galbreth

Depuis que j'ai mis les pieds sur le seuil de la cartomancie, j'ai été amenée à revisiter le folklore et à (re)définir ma propre vision de ce folklore. 
Mon premier jeu et le seul avec lequel j'ai travaillé jusqu'à présent est l'Oracle des Sirènes. Son autrice, Lucy Cavendish, a l'art de renverser les préjugés, donnant aux figures mythologiques une touche de bienveillance et d'authenticité profonde qui résonne bien avec l'air du temps. 
Si, si, je vous vois venir avec votre Encyclopédie du Fantastique sous le bras, me déclamant l'existence des gnomes braillards d'Irlande et des fées pécheresses de Normandie. Petits chenapans, va !
Si je vous dis "sirène", à quoi pensez-vous ? Probablement à ces drôles d'oiseaux lyriques qui menaçaient Ulysse, ou bien encore à ces belles aux écailles glissantes qui attiraient les marins au fond des mers pour les noyer. La question à se poser est la suivante : pourquoi créer un jeu de guidance avec des créatures dont le but est, apparemment, d'apporter le chaos et la mort autour d'elles ? Si vous voulez la réponse, vous pouvez vous procurer l'oracle de Cavendish et vous laisser porter par ses messages. Vous pouvez aussi lire cet article, fruit de mes recherches et réflexions personnelles. 
Ce qui m’intéresse ici n'est pas tant la naissance des sirènes, mais ce qu'elles ont incarné et ce qu'elles peuvent incarner à présent. On peut cependant dire qu'on les rencontre dans plusieurs mythologies, grecques et nordiques notamment. Suivantes de Perséphone, filles de Mnémosyne (déesse de la mémoire) ou liées à d'Aphrodite, elles font en tout cas partie intégrante des cultes païens. Est-ce que vous commencez à voir où ça coince ?

Le Christianisme est venu...Et a vaincu. 

Dans l'Antiquité, les religions polythéistes donnaient encore de la puissance au Féminin, ce qui n'était pas trop dans les bonnes grâces du Seigneur. Imaginez-le débarquer (avec son armada de prêcheurs...) Unique et Patriarcal, et se pencher sur le cas des sirènes. 
Évidemment, tout a été fait pour diaboliser le paganisme et particulièrement le Féminin Sacré. Ainsi donc, Sirène a chuté de son ciel pour plonger dans l'obscurité de la mer/mère. Elle est devenue l'Ange Déchu empêtré dans ses passions salées. 

Concrètement, qu'est-ce que ça veut dire ?

Si vous reniez votre nature et que vous la plongez délibérément dans l'obscurité, que se passe-t-il ? Vous voulez l'étouffer, mais vous lui donnez en fait du pouvoir, un pouvoir qui semble terrifiant car il est refoulé. En niant la sexualité et en méprisant la féminité, le christianisme a donné un corps d'autant plus monstrueux à ses angoisses. Et nous y voilà ! C'est ainsi que l'image de Femme-Poisson tentatrice prend forme.
Ce qui est ironique, c'est qu'en donnant un corps de poisson aux sirènes, on leur a conféré le symbole même du christianisme : le poisson. Et toc ! Les viocs abonnés aux hosties auraient dû y penser. 
Si on veut voir les choses d'un œil éclairant car éclairé, la Sirène ne serait donc pas un adversaire satanique du Christ, mais sa face cachée : féminine, maternelle, sexuée et féconde. 

Que faire de cette nouvelle représentation ? 

Voici, selon moi, LA citation parfaite pour résumer les choses : "Je pense que les histoires de sirènes qui appellent les marins à se noyer dans les profondeurs de l'océan sont une métaphore pour décrire l'humain qui s'abandonne aux profondeurs de ses propres émotions, de même qu'à l'immensité de l'inconnu. Elles peuvent être interprétées comme un lâcher-prise positif, un abandon à la profonde sagesse de la nature. Elles peuvent aussi signifier la fin de la pensée impérialiste qui veut que nous soyons séparés de notre environnement, plutôt que de souscrire à la réalité selon laquelle nous entretenons une relation symbiotique avec la terre."* 
Les sirènes figurent donc la plongée dans l'inconscient. Cela demande du lâcher-prise et d'être à l'écoute de ses propres ressentis, chose qui, évidemment, était complètement honnie par la religion chrétienne. D'ailleurs, si l'on se place du côté obscur de la force, les sirènes "figurent les embûches, nées des désirs et des passions. On en a fait des créatures de l'inconscient, des rêves fascinants et terrifiants, en quoi se dessinent les pulsions obscures et primitives de l'homme. Elles symbolisent l'autodestruction du désir, auquel une imagination pervertie ne présente qu'un rêve insensé, au lieu d'un objet réel et d'une action réalisable"*. C'est donc l'inconscient comme monde des illusions qui est mis en exergue ici. Mais réduire cette terre sombre que contient notre être à un monde d'illusions, n'est-ce pas terriblement injuste ? Le verre est bu à moitié vide. Envisageons-le à moitié plein ! 
On peut penser que ces forces de l'inconscient ne sont ni bonnes ni mauvaises. Elles sont, tout simplement. En refusant de reconnaître leur existence et d'amener à la lumière leur contenu, on se coupe d'une partie de nous-même qui nous devient définitivement monstrueuse et étrangère. C'est la porte ouverte aux névroses et aux troubles anxieux, et c'est de cela que nous devons guérir. 
D'ailleurs, le psychanalyste Hervé Bentata, après avoir lu la nouvelle Le Silence des Sirènes dans laquelle les créatures se sont tues au passage d'Ulysse, commente qu' "Ulysse a cru entendre leur chant, il a cru entendre ce qu'il craignait d'entendre, c'est-à-dire l'objet de son désir". Le désir entraîne-t-il la peur, ou la peur entraîne-t-elle le désir ? Tout un programme. Ce qui est sûr, c'est que les sirènes ont reçu en pleine poire marine nos projections ! 

Pourquoi ce refoulement ? 

Se rapprocher d'un idéal spirituel ouvre des portes sur une grande forêt, pleine de pièges à loup (marin, évidemment !). L'humanité veut tendre vers le haut, à l'image de ces allégories de la Pureté clouées sur les vitraux des églises, retenant leur souffle et retenant le nôtre par la même occasion... La peur de n'être pas digne de cet Esprit-Saint, de ne jamais arriver à s'élever au-dessus de nos passions fait qu'on les met au placard, ces passions. On les range dans l'armoire ténébreuse de l'inconscient, dans nos petits enfers personnels. On dit bien "ce bas monde", expression pas si anodine que ça, car elle n'évoque pas que la position de notre Terre mais aussi notre perception de la condition humaine. 
Les émotions font souvent partie de ce bric-à-brac qu'on aimerait balancer dans la poubelle de l'âme : elles sont capricieuses, difficilement contrôlables. Elles semblent si souvent nous détourner de notre route, nous empêcher d'avancer, d'ascensionner. C'est là que tout prend sens. Pour avancer, il faut pouvoir agir. Mais comment agir quand on est aux prises avec la sensualité, la sexualité, nos sentiments les plus profonds ? Comment le Divin peut-il opérer dans ces conditions ? 
Malheureusement, en voulant faire marche avant, on fait souvent marche arrière. On ne peut travailler qu'avec ce qu'on est et qu'avec ce qu'on a. Si l'on refoule nos émotions, elles trouveront un autre moyen de se manifester. L'inconscient, comme un vase rempli à ras bord, déverse ses écumes dans la conscience. C'est le début des ennuis, mais c'est aussi une soupape de sécurité. Le mode "survie" s'active, le signal que quelque chose doit guérir. Et voici donc que nos sirènes débarquent. 

Comment travailler avec les sirènes ? 

Illustration de l'Oracle des Sirènes par Selina Fenech

En plus de symboliser l'inconscient, la Sirène est une image guide pour visiter le monde féminin. Avec elle, on peut travailler sur la réappropriation de son identité de femme, ou bien bosser sa part féminine si on est un homme. En tout cas, la reprise du pouvoir personnel est au centre de tout. Oubliez celle qui passe sa journée à se mirer lascivement dans un miroir et à se peigner parce qu'elle n'a rien d'autre à faire. On se regarde pour apprendre à se connaître. On agit sur soi-même et sur sa propre vie. On peut entreprendre ou recevoir. On travaille avant tout sur l'authenticité et la liberté individuelle. Peu importe qu'on ait entre les jambes Vénus ou Mars ! On explore la mémoire, la sensualité, les sentiments et les blessures. Le conte de La Petite Sirène nous enseigne que le passage à l'âge adulte ou à l'engagement coûte littéralement une paire de jambes ? Sortons aussi un peu de la psychologie quand elle nous cloisonne, et demandons-nous, comme Lucy Cavendish, s'il n'invite pas, au contraire, à ne pas se sacrifier pour qui ou quoi que ce soit.

Et l'eau, dans tout ça ?

L'eau peut nous submerger comme une vague de tsunami ; mais quand on entre en elle et qu'on se laisse porter par ses courants, elle nous allège littéralement. 
Elle est la matrice de la vie et c'est le seul élément par lequel nous pouvons exprimer nos émotions (si un jour vous pleurez du feu, faites-moi signe, je serai légèrement inquiète...). Elle contient nos mémoires, et en travaillant avec les sirènes et l'élément liquide, on récupère la certitude de l'instinct et de la bienveillance, trop longtemps brimé par nous-mêmes et nos bourreaux. On explore le Principe Féminin absolu, celui de la Sagesse Créatrice : on entre dans la mer, on devient la mère qui féconde, qui accouche de ses idées, de ses enfants de chair, de ses œuvres. 

Pour résumer 

Il y a tellement de choses que l'on peut travailler avec les sirènes. Je crois n'avoir pas même effleuré la partie submergée de l'iceberg. Je referai peut-être d'autres articles sur ce sujet, donc n'hésitez pas à me dire en commentaires si cela vous plaît. 

Si les sirènes nous tentent, c'est sur la voie du cœur qu'elles nous entraînent. Si l'on veut partir à la rencontre de soi-même, c'est cette voie que l'on doit suivre : c'est celle de l'abondance, de la protection et de la compassion infinies. Initiatrices de la mort (c'est-à-dire de la "descente" de l'âme dans les enfers-inconscients) et créatures de la vie par excellence (issues de l'eau) les sirènes peuvent être, j'en suis convaincue, d'excellentes guides. 


Jessica Galbreth

Sources : 
  La Sirène, Conférence donnée par Csilla Kemenczei.
*Le Monde des Sirènes, Doreen Virtue.
*Dictionnaire des Symboles, Jean Chevalier et Alain Cheerbrant.





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