L'encens, l'en-sang...


J'ai toujours eu une profonde attirance pour le sacré, révérant ce qui pouvait appeler, matérialiser ce sacré dans nos vies si fragiles. 
Je me souviens des livres que je lisais, enfant, sur l'Égypte et sur la Grèce, évoquant les rituels au cœur des temples, les offrandes, qui, plongées dans l'antique obscurité, prenaient soudain en elles la lumière ailée du Divin. Je rêvais d'une sensualité mystique, à la fois ancrée et élevée, de la richesse d'un corps nu, face à son destin et à son Inconnu, oint d'essences et de baumes envoûtants, priant pour trouver cet Autre, qui, dans le ciel ou sous la terre, recevait la missive d'un cœur, l'épître d'une âme aux notes entêtantes, obstinées et aimantes. 
Je rêvais de miel, de pétales de roses, de parfums illuminés, de la myrrhe des rois mages et du vin versé dans une coupe comme le sang dans les veines. Peut-être sentais-je, en mon for intérieur, que l’Être faisait avec la beauté qu'il avait pour donner forme au spirituel, et que cette beauté était une condition indéfectible, sage et brûlante de l'existence du Divin. L'Humain cherchait dans l'abondance de sa terre celle d'autres royaumes, il cherchait la volupté d'ascèse de cette abondance, il la rendait vivante, visible et éloquente. Il allait dans les panthéons, les églises, les mosquées, l'âme chevillée aux vignes, aux livres saints, aux huiles odoriférantes, aux lueurs des cierges. 
C'est ainsi que je tombai sous le charme des plantes et des cires, des couleurs, des senteurs...
Dans la maison de ma grand-mère, j'entendis, pour la première fois, les chants grégoriens et les murmures de la Rose-Croix. Explorant les icônes, je lus dans les yeux d'une madone au visage penché, bouclée dans la prison de sa feuille d'or, une piété indéfinissable. Je sentis que cette inclination était plus profonde que Tout, qu'elle était la raison et le souffle de Tout. Je sentis qu'elle était d'une pauvreté insoutenable, que cette pauvreté était si belle qu'elle en devenait riche, qu'on ne pouvait que l'habiller, l'habiter, l'incarner...L'encenser. 
Dans un petit coffret de bois précieux, grand-mère gardait la résine d'ambre. J'allais en respirer l'odeur avec toute la sagesse et la férocité dont j'étais capable. Oui, le Divin siégeait là, dans ces grains de feu, capiteux, chauds, éternels. Souvenir olfactif en puissance, l'encens tatoua sa brume musquée sur mes premières années. 
Plus tard, grand-mère m'offrit un petit coffret contenant un unique grain d'ambre. Depuis dix ans ou plus encore, cette relique est dans ma chambre. Parfois, je la respire, redécouvrant avec émoi une sorte de secret mystique. Après tout ce temps, la petite bulle odorante est pleine de poussière, mais son parfum est intact. Il est beaucoup plus que lourd, beaucoup plus qu'oriental : à lui seul, il me raconte les périples de Moïse, les déserts, les prières des mendiants et le silence des rois devant l'Étoile du matin. Il me raconte qu'au-delà de ces histoires qui comptent tellement, le Divin me sourit depuis environ un million d'années. 
Quand l'encens brûle, sa fumée est censée porter nos messages, nos espérances, dans les royaumes que nos cœurs ont parfois tant de mal à atteindre. Son arôme nous guide, nous inspire, nous aide à entrer en état de grâce.  
L'encens est l'âme tranquille, un feu qui ne s'allume et ne s'épuise que pour le règne de brumes qui vont, tels d'impalpables oiseaux de santal, dans l'univers pour souffler nos dépêches au Divin.  
L'encens est l'en-sang. Une résine dont le nom, dont le parfum, dont le corps saigne pour nous le sacré hantant nos noms, nos parfums et nos corps. Qu'il nous rende ce sang qui est nôtre, sa passion, sa fureur, sa recherche.
Pour que demeure en nous la myrrhe des rois sauvages. Pour que loge l'Éternel dans un tout petit coffret, dans un tout petit grain d'ambre. 

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